En 2025, le musée d’Orsay célèbre les 150 ans de l’inauguration de l’Opéra Garnier avec une exposition discrète mais passionnante intitulée Construire et orner l’Opéra. Installée dans deux petites salles, cette présentation retrace la genèse d’un monument devenu l’un des symboles les plus puissants de la transformation de Paris au XIXᵉ siècle.
CHARLES GARNIER: UN ARCHITECTE INCONNU
Charles Garnier naît à Paris le 6 novembre 1825 dans une famille modeste de forgerons. Très tôt, il se détourne du métier familial pour se consacrer au dessin et à l’architecture. À seulement 17 ans, en 1842, il entre à l’École des Beaux-Arts et intègre l’atelier de Viollet-le-Duc comme dessinateur. Ce dernier est alors une figure majeure de l’architecture française, connu notamment pour ses restaurations de Notre-Dame de Paris ou du Mont-Saint-Michel. En 1848, Charles Garnier obtient le Premier Grand Prix de Rome d’architecture. Fondé au XVIIᵉ siècle sous Colbert, ce concours prestigieux permet aux lauréats de séjourner plusieurs années en Italie. Pensionnaire de l’Académie de France à Rome, Garnier s’imprègne profondément de l’architecture antique, de la Renaissance et des monuments baroques, influences qui marqueront durablement son œuvre.
Lorsqu’il se présente en 1861 au concours du Nouvel Opéra de Paris, Garnier n’a encore que peu de réalisations à son actif. Pourtant, son projet séduit unanimement le jury. Le journal Le Temps du 3 juin 1861 rapporte : « Le résultat a été le choix, à l’unanimité, du projet de M. Charles Garnier. Le travail de cet architecte a été jugé réunir des qualités rares et supérieures dans la belle et heureuse distribution des plans, l’aspect monumental et caractéristique des façades et des coupes. ».
LE NOUVEAU PARIS: SYMBOLE DU REIGNE DE NAPOLÉON III
Le projet de l’Opéra de Paris s’inscrit dans un vaste programme de modernisation voulu par Napoléon III dès la proclamation du Second Empire en 1852. Sous la direction du baron Haussmann, Paris est profondément transformé : percements de grandes avenues, destruction d’îlots anciens, création de nouveaux monuments emblématiques. En 1858, Napoléon III échappe de peu à un attentat à la bombe alors qu’il se rend à l’Opéra de la salle Le Peletier. Cet événement accélère la décision de construire un nouvel édifice aux accès plus larges et plus sécurisés. Le chantier est lancé dès 1860, mais l’inauguration n’aura lieu qu’en janvier 1875, sous la Troisième République. Les photographies du percement de l’avenue de l’Opéra, notamment celles de 1869, témoignent de cette transition entre l’ancien Paris et la ville moderne. Conscient de l’importance symbolique du chantier, Charles Garnier commande régulièrement des clichés au studio Delmaet et Durandelle afin de documenter l’avancement des travaux.

Durant la construction, de vastes échafaudages recouvrent la façade du bâtiment. Ils protègent l’édifice des intempéries, mais entretiennent aussi volontairement le mystère. Théophile Gautier écrit en 1867 dans Le Moniteur Universel : « Rien ne préoccupe l’imagination comme le mystère. Aussi tous les promeneurs qui passent devant le nouvel Opéra […] restent quelques minutes à contempler l’immense rideau de planches qui dérobe à la curiosité la façade du monument. […] Nous approuvons cette coquetterie du jeune architecte. ».

La façade encore inachevée est officiellement présentée au public lors de l’Exposition universelle de 1867, le 15 août, jour de la Saint-Napoléon. La coupole n’est alors pas encore construite, mais l’édifice impressionne déjà par son ampleur.
La guerre franco-prussienne de 1870 et la chute de Napoléon III entraînent l’arrêt brutal du chantier. L’Opéra inachevé est même temporairement utilisé comme réserve de nourriture pour l’armée. Les travaux ne reprennent qu’en 1873, après l’incendie de la salle Le Peletier, qui rend urgente la construction d’un nouveau lieu de spectacle. L’Opéra Garnier est finalement inauguré le 5 janvier 1875, sous la Troisième République. Ironie du sort, Charles Garnier, jugé trop proche de l’ancien régime impérial, n’est pas convié à l’inauguration officielle. Il doit acheter lui-même sa place pour assister à l’événement. S’il sera ensuite remboursé de certains frais, l’humiliation est symbolique : l’architecte incarne malgré lui un régime que la République cherche à effacer.
L’OPÉRA: ENTRE MODERNITÉ ET SCANDALE
L’Opéra Garnier est le fruit d’un savant mélange entre héritage historique et innovations modernes. Garnier y combine des références antiques, baroques et renaissantes, héritées de sa formation romaine, avec des techniques de construction résolument contemporaines. L’utilisation du fer permet de créer de vastes structures métalliques, dissimulées derrière un décor fastueux.

Pour l’ornementation, Charles Garnier s’entoure d’artistes qu’il connaît bien, souvent rencontrés aux Beaux-Arts ou à la Villa Médicis. Quatre sculpteurs, tous lauréats du Grand Prix de Rome, sont chargés de réaliser des groupes décoratifs pour la façade. Parmi ces œuvres, La Danse de Jean-Baptiste Carpeaux provoque un véritable scandale. Installée en janvier 1868 et dévoilée au public en juillet 1869, la sculpture représente un groupe de figures féminines nues, souriantes, emportées dans une danse frénétique. Jugée indécente pour un édifice public, elle est vandalisée à l’encre noire dans la nuit du 26 au 27 août 1869. Dans son Essai sur la façade du nouvel Opéra publié en 1869, Charles A. de Salelles s’insurge violemment contre l’œuvre: « Ces ménades aux chairs flasques (…) sentent le vice et puent le vin. « . Ce scandale cristallise les tensions entre art académique, morale publique et liberté artistique.

Les critiques ne se limitent pas à la sculpture de Carpeaux. Le chantier de l’Opéra est jugé long et coûteux : quatorze années sont nécessaires pour achever le bâtiment, et le budget dépasse largement les estimations initiales. Dès 1863 pourtant, Charles Yriarte prend la défense du projet dans Le Figaro: « Les générations qui se succèdent ne savent jamais gré à celles qui les ont précédées des économies faites en matière d’art. ». Aujourd’hui, l’Opéra Garnier est l’un des monuments les plus visités de Paris, et son coût paraît dérisoire au regard de son importance historique et culturelle.
L’OPÉRA AU XXIÈME SIÈCLE: L’AFFICHAGE DE LA DISCORDE
L’Opéra Garnier continue cependant d’écrire son histoire. Depuis 2022, une vaste campagne de restauration de la façade est en cours. En septembre 2023, l’artiste JR recouvre les échafaudages d’un spectaculaire trompe-l’œil représentant un Opéra « éventré ». Depuis, des publicités de grandes marques ont pris le relais pour financer les travaux, soulevant des débats qui font étrangement écho aux critiques formulées par Garnier lui-même en 1871 contre les « pancartes industrielles » envahissant la ville.
SOURCES
Musée d’Orsay. (2025). Construire et orner l’Opéra. Musée d’Orsay, Paris.
Beaux Arts Magazine. Ce que vous ne saviez peut-être pas sur l’Opéra Garnier.
https://www.beauxarts.com/grand-format/ce-que-vous-ne-saviez-peut-etre-pas-sur-lopera-garnier/
Bibliothèque nationale de France. (1863, 7 mai). Le Figaro. Gallica.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k30733630.texteImage
Journal du Dimanche. À Paris, des publicités géantes sur les monuments contestées.
https://www.lejdd.fr/societe/paris-des-publicites-geantes-sur-les-monuments-contestees-145856
Opéra national de Paris. (2023). Restauration de la façade principale du Palais Garnier.
https://www.operadeparis.fr/actualites/restauration-de-la-facade-principale-du-palais-garnier
RetroNews. (2018, 23 mars). L’inauguration de l’Opéra Garnier en 1875.
https://www.retronews.fr/long-format/2018/03/23/linauguration-de-lopera-garnier-en-1875
Le Figaro. (1863, 7 mai). Article sur le Nouvel Opéra. RetroNews.
https://www.retronews.fr/journal/le-figaro-1854-/07-mai-1863/5/85b3f6c9-8350-4d02-a10f-7d330784e7ab
Bibliothèque nationale de France. Histoire de l’Opéra Garnier. Passerelles – Essentiels.
https://passerelles.essentiels.bnf.fr/fr/chronologie/construction/d2113896-d34a-4e81-bccb-6d9ceeb2eea4-opera-garnier/article/ebc03494-f21b-475e-b3f2-b556a5287f97-histoire-opera-garnier
Académie des Beaux-Arts. Charles Garnier.
https://www.academiedesbeauxarts.fr/charles-garnier
Connaissance des Arts. À Paris, l’Opéra Garnier éventré par un gigantesque trompe-l’œil de JR.
https://www.connaissancedesarts.com/arts-expositions/street-art/street-art-a-paris-lopera-garnier-eventre-par-un-gigantesque-trompe-loeil-de-jr-11185209/
Panorama de l’art. La Danse de Jean-Baptiste Carpeaux.
https://panoramadelart.com/analyse/la-danse



